Chez l’interprète, l’art de l’écart

Le ballet se constitue comme un lieu commun à partir duquel de multiples versions et interprétations sont non seulement possibles mais nécessaires et souhaitées. Les artistes se transmettent des pas, des enchaînements, de génération en génération, dans une forme de consensus de ce que le ballet doit être. Pour autant, les artistes prennent plaisir à un écart, une innovation même si le changement est minime et fait partie d’une version plus ancienne qui fait d’un ancien pas un élément nouveau. Ainsi se forme le lieu commun dans un art de l’agencement des matériaux existants.

La variation dans le ballet de joue donc aussi au niveau, essentiel, des interprètes. Une même version peut donner lieu à plusieurs interprétations des rôles, suivant les danseurs qui impriment à leur tour leur marque chorégraphique et modifient le consensus établi. Non seulement, ils le peuvent mais aussi ils le doivent. Durant tout le XIXe siècle, les danseuses solistes, à l’Opéra, ont d’ailleurs bien souvent composé leurs variations, insérant leur propre série de pas dans les ballets, les divertissements et opéras signés par le maitre de ballet. Exemple plus récent, Noureev, jeune vedette du Kirov, pouvait changer au cours même de la représentation la structure de la coda de Giselle, pour surprendre le public. De même, lorsque Mikhaïl Baryshnikov dansa Giselle pour la première fois en France en 1976, avec Noëlla Pontois, il introduisit dans la version finale d’Albrecht des pas jamais vus en France, que les danseurs de l’Opéra ont repris par la suite.

Les caractéristiques qui font le style d’une interprétation peuvent s’inscrire plus ou moins durablement dans le temps. Elles tiennent aussi à la façon propre à chaque interprète de jouer la relation musique/danse ou pour reprendre les termes de John Cage, à une «  grâce  » qui n’a rien à voir avec le «  jeu avec et contre la clarté de la structure rythmique  ».

La marque de chaque interprète est d’autant plus pérenne que les étoiles ont eu, à l’Opéra de Paris, jusqu’au début des années 1960, une exclusivité sur leur rôle. «  Titulaires  » des rôles, elles les transmettaient à l’âge de la retraite à une jeune étoile montante.

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