Introduction

Durant la décennie 1980 où la danse contemporaine a connu un développement fulgurant, la figure du chorégraphe auteur a été projetée sur le devant de la scène, laissant la contribution essentielle des danseurs interprètes en grande partie dans l’ombre. Au terme de cette décennie, ces derniers vont exprimer ce sentiment à diverses occasions et des évènements engagés pour la reconnaissance de leur rôle voient le jour.
Des soirées d’interprètes sont par exemple programmées sous l’impulsion de critiques de danse tels Patrick Bossatti ou Chantal Aubry, comme en 1991 dans le cadre du festival Montpellier Danse :

Pour une nouvelle interprétation : Aujourd’hui, la danse contemporaine française et ses auteurs chorégraphes sont reconnus dans le monde entier. Mais les interprètes qui détiennent, dans leurs gestes et leurs techniques, la mémoire de la danse, qui transmettent les répertoires, restent dans l’ombre, inconnus du public. Des soirées et des ateliers sont offerts, comme par solidarité, à ces ouvriers de la danse : il s’agit de sensibiliser le public au rôle du danseur, de favoriser la recherche sur la technique d’interprétation et finalement de donner reconnaissance à tous ces créateurs.

Extrait du programme Montpellier Danse 1991, p.5.

— > programme Montpellier-danse 1991

Ces critiques de danse ont également relayé et encouragé dans la presse la prise de parole des danseurs concernant leur rôle primordial dans la création contemporaine.
Un numéro des Cahiers du Renard consacré aux “Interprètes inventeurs” paraît notamment en novembre 1992 (sous la responsabilité d’Alain Neddam et Patrick Bossatti) [1]. A l’occasion de cette parution, une soirée sera organisée en janvier 1993 au Centre Georges Pompidou qui rassemblera des interprètes autour de tables-rondes, projections et performances.
Patrick Bossatti y affirme que les «  interprètes (...) sont devenus la clef de voûte, et les sujets incontournables » de la danse contemporaine [2].
Il écrit encore [3]  :

 Les danseurs ont mis au service des créateurs bien plus que leur technique, parfois peu sollicitée, ils ont tenté de puiser très profondément en eux les ferments d’une écriture que les chorégraphes inscriront ensuite dans le mouvement général de leur spectacle. (…) On a voulu que ces interprètes transmettent non seulement une écriture, mais extraient d’eux la texture du geste (...). Alors ce métier s’est métamorphosé et les danseurs, c’est sans doute le plus important, ont pris conscience de cette métamorphose. Ils sont devenus à leur tour des découvreurs .

Par ailleurs, les danseurs témoignent eux-mêmes de cette prise de conscience et de cette envie de changement et de sortie de l’anonymat.
Dominique Brunet revendique ainsi une position forte de l’interprète face au chorégraphe [4] :

C’est une place dans le dialogue. Je ne veux pas être un corps muet. Silencieux, peut-être, mais pas muet. On n’a pas le droit d’être uniquement des corps avec une technique.

Frédéric Lescure déclare également [5] :

La danse contemporaine est le lieu d’une rencontre de désirs. Ceux que communiquent les chorégraphes et ceux qui naissent chez les danseurs. Il est très important pour l’interprète de ne pas s’identifier à la démarche proposée ; et l’intelligence du chorégraphe résidera dans sa capacité à créer du relief entre ces différentes perceptions. C’est ce qui fait notre spécificité : la disparité des corps et des réponses en fonction des personnalités et des trajets individuels.

— > Numéro des Cahiers du Renard numérisé ?

Simultanément, des préoccupations proches se font entendre dans un entretien avec Alain Buffard mené par Isabelle Ginot le 18 avril 1991 [6], abordant la question de la place de l’interprète dans le processus de création. Véritables porteurs du sens de la danse pour la journaliste, certains danseurs peuvent néanmoins ressentir « un sentiment d[e] rapt » selon les termes employés par Alain Buffard, l’amenant à s’interroger sur le rôle détenu par chacun des protagonistes danseur-chorégraphe : « Parfois on se demande quelle est la place de qui [et à quel moment] ? ».
Dépassant le simple enjeu de reconnaissance, Isabelle Ginot décrit alors le malaise qu’elle ressent parmi les interprètes à l’égard de leur pratique professionnelle.
—>>PISTE 8 en entier (10 minutes) : extrait de l’entretien évoquant les difficultés ressenties par les danseurs dans leur contexte professionnel

C’est dans ce contexte qu’éclosent différentes initiatives permettant aux interprètes de mettre en avant le rôle essentiel qu’ils tiennent dans le processus de création artistique puis de constitution d’une mémoire de cette création :

Patrick Bossatti, également plasticien, se positionne ainsi au service de l’interprète avec ses “Mana Danse”, dans un dialogue fécond entre création et interprétation.

La compagnie La Ronde est créée pour explorer toutes les configurations potentielles dont peuvent s’emparer les interprètes pour faire vivre leur art en s’affranchissant du chorégraphe.

Enfin des interprètes s’emparent de répertoires variés : que ce soit les interprètes d’un ballet de répertoire comme le Ballet Atlantique-Régine Chopinot (BARC) assumant leurs créations personnelles en entrant au répertoire avec “Soli Bach”, ou bien que ce soit les interprètes d’une compagnie prenant en charge la transmission d’un répertoire dépossédé de son chorégraphe comme les Carnets Bagouet.