Introduction

La qualité d’une interprétation tient dans un paradoxe fécond  : s’inscrire dans une tradition que l’on entend ne pas trahir («  il me semble que cela ne trahit pas la tradition  », dit Agnès Letestu), sans pour autant lui obéir (faire «  l’inverse de ce qu’on apprend  », dit Aurélie Dupont)  ; créer un moment inoubliable qui s’inscrive dans la série des interprétations mémorables, mais en tentant justement de les faire oublier. S’appuyer sur l’expérience passée sans la répéter. La marge de manœuvre de l’interprète est donc complexe et subtile.

Les solistes abordent la «  prise  » de rôle, marquée par le poids et la richesse des générations de danseuses qui l’ont dansé, avec des attitudes variées. Si l’une, comme Claire-Marie Osta, «  ne cherche pas à prouver que ce qu’[elle] fait est nouveau, mais plutôt à faire quelque chose d’un peu différent1  », une autre peut souhaiter marquer une rupture plus grande. Quelle que soit leur approche, il s’agit toujours d’un événement en soi, attendu par tous, une soirée notable dans la carrière d’un danseur et dans la série des variations d’un rôle qui constitue la mémoire d’un ballet.

Comment les danseurs se représentent-ils, racontent-ils mais aussi vivent-ils la dimension ou l’épaisseur historique de leurs gestes  ? Selon quelles valeurs  ? Quelles stratégies d’oubli, de camouflage, quelles formes d’entreprises généalogiques se composent et s’inventent  ? Quels éléments sont mobilisés lors d’une transmission de rôle quand s’activent des traces mnésiques  ? Comment les danseurs inventent-ils singulièrement leurs traditions  ?

La tradition orale, dans le monde du ballet, se nourrit de tous les aléas propres au travail de reprise des rôles et se vit sous un mode pluriel, définissant des modalités de transmission  : certaines vont ignorer l’analyse, l’histoire d’un rôle et des styles d’interprétations  ; d’autres au contraire vont prendre appui sur ces styles qui sont eux-mêmes marqués par les traces des interprètes et des passeurs qui ont créé le contexte d’émergence d’une nouvelle interprétation.

Pour Wilfride Piollet, ce travail implique aussi une recherche sur le sens des pas eux-mêmes, conçue comme «  aventure  » autant intellectuelle, artistique, technique qu’affective. En ce sens, interpréter une variation, c’est confronter son imaginaire à de l’étranger, c’est-à-dire aux documents divers, aux témoignages partiels, parfois obscurs, parfois lumineux, qui donnent des informations sur tel geste passé, et non «  s’arranger avec les difficultés techniques  »2. Loin de réifier son propre corps comme «  lieu de mémoire  », Wilfride Piollet en appelle à une «  histoire de chaque geste, de chaque figure  », histoire qui «  peut être ressentie, remémorée et interprétée  ».