Présentation

A partir des années 1960, Paris voit déferler une vague d’artistes venus d’Amérique Latine et notamment d’Argentine. Parmi eux, se trouvent des peintres tels qu’Antonio Segui, des écrivains et dessinateurs comme Copi, des metteurs en scène tels que Jorge Lavelli ou Alfredo Arias, des comédiennes comme Marilu Marini mais aussi des artistes chorégraphiques tels que Graziella Martinez. Fuyant leur pays en proie aux dictatures, ces personnalités forment alors une communauté artistique qui va durablement marquer la scène parisienne en participant au mouvement de l’avant-garde théâtrale et chorégraphique des années 1960 à la fin des années 1980/pendant 30 ans et encore aujourd’hui ?.

Terre d’immigration, l’Argentine n’a eu de cesse, depuis le XIXe siècle, de jeter des ponts avec le vieux continent et notamment avec la France à l’image du tango qui traverse l’océan Atlantique au début du XXe siècle pour triompher dans les salons parisiens de la Belle Epoque. Les artistes chorégraphiques participent activement à cette circulation interculturelle entre l’Europe et l’Argentine et ce phénomène est notamment perceptible dans l’histoire de la danse moderne.

Apparue dans les années 1930 en Allemagne et aux Etats-Unis, la danse moderne se développe également en Amérique du Sud. Outre l’influence américaine incarnée par des figures comme Myriam Winslow (1909-1988) - qui a travaillé notamment avec Ted Shawn et Foster Fitz-Simons - puis Pauline Koner (1912-2001) – disciple de Doris Humphrey et José Limon - l’Argentine bénéficie, dans les années 1930 et 1940, de la présence active des danseurs modernes européens dont bon nombre, ayant fui le nazisme, y trouvent refuge. On peut évoquer parmi eux Dore Hoyer (1911-1967), Margarita Wallmann (1904-1992), Harald Kreutzberg (1902-1968), Clotilde (1895-1974) et Alexandre Sahkaroff (1886-1963) ou encore Kurt Jooss (1901-1979).

Il faut citer également une personnalité moins connue au niveau international mais néanmoins essentielle dans l’histoire de la danse moderne argentine : Renate Schottelius (1921-1998). Formée par Mary Wigman à l’Opéra de Berlin, elle devient soliste puis chorégraphe des Ballets Jooss. En 1936, Renate Schottelius fuit l’Allemagne pour venir en Argentine où, après avoir dansé avec Myriam Winslow, elle ouvre une école et fonde une compagnie : le Grupo Experimental de Danza Contemporanea [1] . Avec Ana Itelman (1927-1989), elle enseigne à l’école nationale de danse de Buenos Aires et forme ainsi toute une génération de danseurs.

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Delfor Peralta : “Renate Schottelius nous parle de danse contemporaine” in Danse et rythmes, février 1959 p.29-30, p.35
Fonds Gilberte Cournand – Médiathèque du CN D


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Comme l’exprime Jacqueline Robinson dans l’Aventure de la danse moderne, “En vérité, il se passait vraisemblablement dans les années 50 plus de choses (et plus abouties) à Buenos Aires qu’il ne s’en passait à Paris.” [2]. En effet, lorsque que Graziella Martinez, Arlet Bon ou bien encore Sara Pardo arrivent en France au début des années 1960, la danse contemporaine n’en est encore qu’à ses balbutiements. Le paysage chorégraphique de l’après-guerre est dominé par le ballet classique incarné par Serge Lifar - qui règne sur l’Opéra de Paris de 1939 à 1959 - même si quelques jeunes chorégraphes, issus du milieu classique, tentent de se démarquer du modèle académique : on peut citer Roland Petit avec les ballets des Champs-Elysées, le ballet du Marquis de Cuevas, les ballets de France de Janine Charrat ou bien encore des Ballets de l’étoile de Maurice Béjart.

Parallèlement, dans la lignée de la danse expressionniste allemande, commence à s’affirmer toute une génération de danseurs et pédagogues modernes nés en France dans les années 1920-1930 tels que Françoise (1925-....) et Dominique Dupuy (1930-....) ou venus de l’étranger tels que Jacqueline Robinson (1922-1990), Jérôme Andrews (1908-1992), Laura Sheleen (1926 ?-….) ou encore Karin Waehner (1926-1999). Cette dernière va jouer un rôle très important auprès des artistes chorégraphiques argentins. En effet, avant de s’installer à Paris en 1953, Karin Waehner a vécu elle-même trois années en Argentine où elle a enseigné au sein de l’Académie de danse classique de Buenos-Aires. La danse moderne semble alors s’y épanouir “comme si - écrit Jacqueline Robinson - la nouvelle danse, radicalement autre, n’avait pas eu, là-bas, à franchir de tels barrages de conservatisme qu’elle a connu en France” [3] . En effet, malgré une situation socio-politique instable [4], la vie intellectuelle et artistique est foisonnante dans les grandes métropoles cosmopolites comme Buenos Aires.

C’est dans ce contexte d’effervescence culturelle qu’apparaissent en Argentine des figures singulières et inclassables telles que Graziella Martinez puis, plus tard, Marcia Moretto dont les spectacles se situent, toutes deux, à la frontière entre danse, théâtre et performance. En même temps, dans la lignée des pionniers de la danse moderne, d’autres personnalités comme Arlet Bon, Sara Pardo, Paulina Oca ou encore Noemi Lapzeson vont se distinguer en tant qu’artistes mais également en tant que pédagogues.

C’est donc façonnés par un double courant esthétique - l’école allemande et l’école américaine - et par leurs racines hispaniques et indiennes, que ces mêmes artistes viennent à leur tour en France au début des années 1960.



[1Dancing female : lives and issues of women in contemporary dance / edited by Sharon E. Friedler & Susan B. Glazer . - Amsterdam : Harwood academic , 1998 . P.45-51 : contient une interview de Renate Schottelius réalisée en octobre 1993

[2Elle cite notamment Renate Schottelius qui déclare dans la revue Danse et rythmes en février 1959 : “J’ai l’impression que c’est dans les pays jeunes que le développement de la danse moderne est le plus important, que l’intérêt et la consécration sont les plus grands” (…) L’Europe n’a pas eu une évolution logique de la danse contemporaine, elle en est encore au point d’il y a trente ans.”

[3Jacqueline Robinson : L’aventure de la danse moderne en France (1920-1970), Paris. Bougé. 1990. P.341-342

[4Depuis 1930, les coups d’état militaires se succèdent en Argentine dont celui de la Revolución Libertadora qui chasse Juan Domingo Perón du pouvoir en 1955