Les Carnets Bagouet : naissance d’une compagnie d’interprètes originale

Introduction

Après une première transmission, en février 1993, d’extraits des "petites pièces de Berlin" au Junior ballet du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), c’est véritablement avec le Saut de l’ange que démarre l’aventure de la transmission des Carnets Bagouet avec deux moments forts :
une reprise de la pièce par la compagnie Bagouet en juillet 1993 à Montpellier danse
puis une transmission intégrale aux danseurs du BARC par les Carnets Bagouet en 1994

Initialement créé le 24 juin 1987 dans le cadre du festival Montpellier danse sur une partition du compositeur Pascal Dusapin et dans une scénographie du plasticien Christian Boltanski, le Saut de l’ange est une pièce majeure du répertoire Bagouet. “Petite merveille” néanmoins intrigante et singulière, selon Rosita Boisseau [1] ou œuvre dérangeante pour le public selon Chantal Aubry [2], Le Saut de l’ange est repris par la Compagnie Bagouet, en juin 1993, au Festival Montpellier danse, dans le cadre d’une série de représentations en hommage au chorégraphe disparu quelques mois plus tôt.

C’est dans ce contexte que les Carnets organisent, le 25 juin 1993, une rencontre animée par Laurence Louppe autour de l’œuvre de Dominique Bagouet et sa transmission.

Les Carnets : une compagnie d’interprètes et une oeuvre chorégraphique à l’unisson/en même temps/à la fois/conjointement/simultanément

Outre leurs expériences personnelles au sein de la compagnie Bagouet, Laurence Louppe invite les participants à raconter “comment ils voient aujourd’hui l’histoire de cette œuvre, et aussi l’histoire de ce groupe, qui fait partie de cette œuvre". Par ce biais, Laurence Louppe questionne notamment l’identité des Carnets Bagouet dans son rapport au répertoire.

L’historienne et journaliste propose, en préambule, sa propre définition des Carnets Bagouet :
3CAR190-1-4_MP3_192kbit_44kHz_stereo.mp3 8’06 > 8’38
[“c’est une organisation tout à fait originale qui ne ressemble pas à une compagnie de danse. Parce que la structure d’une compagnie de danse est quelque chose maintenant de tout à fait traditionnel et là ils ont inventé une espèce de modalité complètement différente autour d’un projet qui lui aussi ne ressemble à rien, mais qui a une importance extraordinaire sur le plan artistique. Et c’est donc ce groupe qui se propose de faire vivre l’œuvre de Dominique et d’en faire vivre aussi ses contenus.” ]

Les Carnets : une oeuvre vivante inscrite dans le corps des danseurs

Alors “Que transmettre ? Comment transmettre ? Comment faire exister cette œuvre vivante qui est là ?” s’interroge Laurence Louppe. Sylvie Giron rappelle le caractère encore expérimental des Carnet Bagouet :
3CAR190-2-1_MP3_192kbit_44kHz_stereo.mp3 ---- 5’40 > 6’05
[“au départ, on pensait que ce n’était pas possible, on pensait qu’on était peut-être les seuls interprètes possibles pour cette danse-là. Mais on s’est rendu compte que cette danse tenait le choc (…) et que pour la rendre la plus pure possible, il fallait qu’on s’y mette à plusieurs, pour toucher l’esprit au plus près (…)”]

L’expérience de la transmission, au sein des Carnets Bagouet, s’opère d’autant plus aisément qu’elle est portée par le corps même des interprètes. “La danse appartient aux danseurs” disait Dominique Bagouet. Laurence Louppe l’exprime en ces termes :

3CAR190-2-3_MP3_192kbit_44kHz_stereo.mp3 ---- 3’34 > 4’15
[“c’est la mémoire du corps qui est la mémoire de la danse” mais “il n’y a pas que la mémoire du corps du danseur, il y a aussi le corps du spectateur qui travaille dans le temps et qui accède à différents niveaux de lisibilité (…) on va donner au spectateur et peut-être aux futurs interprètes, un autre corps, une autre perception. Et cette perception fait partie de l’œuvre d’art”.]

L’interprète irremplaçable

Après avoir abordé le travail de pédagogie mise en œuvre par les Carnets Bagouet dans le cadre de leur travail de transmission, Le débat se poursuit sur une autre question lancée par le journaliste Gérard Mayen concernant le choix entre, d’un côté, reconstitution et de l’autre réinterprétation des oeuvres :

A SUPPR ?
3CAR190-2-5_MP3_192kbit_44kHz_stereo.mp3 --- 3’07 > 3’42
[comment les Carnets Bagouet se positionnent-ils sur le sujet de “la reconstitution d’un côté et de la réinterprétation de l’autre. Tendance à la fidélité extrême ou de la liberté d’évolution d’un répertoire” ?]

Comme le souligne Dominique Noël, ce problème s’est effectivement très vite posé et en a entrainé, dans son sillage, la question du remplacement des interprètes :
3CAR190-2-5_MP3_192kbit_44kHz_stereo.mp3 --- 3’55 > 4’25
[““ce n’est pas possible, on ne peut remplacer personne” ! Et puis vraiment la notion d’irremplaçable est devenue ridicule tout à coup à l’esprit de chacun. Et là je crois qu’il va s’opérer un glissement tout à fait humain et naturel dans la peau d’autres interprètes.”]

Comme l’écrit Isabelle Launay dans son ouvrage Poétiques et politiques des répertoires : Les danses d’après, I, les Carnets Bagouet ont été, dès le départ, particulièrement attentifs à ce caractère "irremplaçable" des interprètes [3] au sens ou chacun d’entre eux est porteur de qualités qui lui sont propres mais, pour autant, c’est bien la circulation et la porosité de ces qualités qui ont permis, comme l’écrit Aurore Després [4], de "prolonger la relation", de "passer de l’autre à l’autre" et ainsi enrichir l’écriture chorégraphique du répertoire Bagouet, sans cesse en mouvement.

Conclusion

Au risque de dévitaliser l’œuvre et d’entrer dans “un processus d’érosion, d’appauvrissement de l’intensité créatrice” selon les mots de Gérard Mayen, les Carnets Bagouet ont entrepris un chantier inédit dans l’histoire de la danse contemporaine. Comme le dit encore Isabelle Launay, "les Carnets ont engagé une esthétique, une politique et une éthique de l’interprétation qui peut constituer une véritable alternative au dispositif classique de transmission, tel qu’on l’a analysé pour l’Opéra de Paris ou à celui proposé par Cunningham." [5].
Ce processus est déjà à l’œuvre lors des représentations du Saut de l’ange en juin 1993 à Montpellier et s’exprime très clairement dans la parole des interprètes tel Mathieu Doze qui déclare : "je considère un peu ça comme le numéro zéro des Carnets Bagouet, le démarrage de ces reprises qu’on envisage. Et ma perception du Saut de l’ange hier soir, c’était quelque chose de merveilleux et en même temps quelque chose qui a changé déjà”.

Ressources :

extraits document sonore : Rencontre avec les Carnets Bagouet.
3 CAR 190
Enregistrement : Montpellier, 25 juin 1993

Médiathèque du Centre national de la danse - Fonds Carnets Bagouet
http://inventaire.cnd.fr/archives-en-ligne/ead.html?id=CND_CAR&c=CND_CAR_e0000018&qid==

Anne Abeille et Jean Rochereau. Un collectif de danseurs à l’oeuvre. Les Carnets Bagouet. Culture et Recherche n°136, automne-hiver 2017
https://www.culture.gouv.fr/Sites-t...