La « partition » de Der Titan

L’ensemble composé des notes de chorégraphies et des cinétogrammes de Der Titan (46 pages au total) constitue à ce jour la « partition » la plus complète concernant une œuvre de Rudolf Laban. Élaborés en Allemagne en 1927-1928, ces documents y furent conservés par Albrecht Knust, puis après sa mort par Roderyk Lange dans son Centre for dance studies à Jersey, lequel les légua au Centre national de la danse en 2003.
Cet ensemble regroupe deux éléments distincts mais complémentaires, élaborés successivement, le dernier renvoyant explicitement au premier.

L’élément initial, un document comptant 32 pages contenant 75 croquis (plans de scène vus du dessus), six esquisses et des notes textuelles, a été élaboré par Laban pour la création de la pièce en 1927, dans le cadre du 1er congrès des danseurs à Magdebourg. Une autre version non mise au propre existe dans le fonds d’archives John Hogson à la Brotherton Library de l’université de Leeds en Angleterre.

Ce premier document est la colonne vertébrale de la partition :

- l’ensemble nous donne des informations de départ génériques ;
- dans les croquis de parcours, les dessins traduisent la forme des groupes et leur situation sur le plateau ;
- les diverses formes cristallines sont représentatives de l’esthétique de Laban ;
- la forme des flèches symbolisent le chemin parcouru par les danseurs ;
- les esquisses, à l’image de sculptures constituées de plusieurs corps dans une posture particulière et organisés de manière précise, transcrivent des temps forts de la pièce ;
- le vocabulaire comme « …se ruent… » ou « …tournent et virevoltent … » suffit à évoquer les états de corps et les actions dans leur globalité.

Dans la perspective d’une reprise de Der Titan à Hambourg en 1928, Albrecht Knust, disciple de Laban, ajoute un second document constitué de cinétogrammes que complètent de mini croquis de parcours et quelques rares portées musicales. Son but est de compléter les précédentes notes de mises en scène et de chorégraphie, en s’appuyant sur un nouvel outil, la cinétographie Laban, système d’écriture pour transcrire le mouvement, présentée précisément en 1928 lors du 2e congrès des danseurs à Essen.
On dispose ainsi d’une autre strate d’informations :

- les gestes et appuis sont décrits précisément par les signes contenus dans les portées verticales, à lire de bas en haut ;
- les mini croquis (recopies de ceux du premier document, en format réduit) rappellent l’importance de l’espace dans la chorégraphie ;
- les quelques notes de musique (percussions, à l’origine) et le vocabulaire musical donnent des indications rythmiques qui complètent les informations dynamiques contenues dans les notes de R. Laban.

Les nombreuses entrées dont est composée cette « partition » en deux parties, constituent sa qualité, sa beauté, sa rareté mais aussi sa complexité. Textes, croquis, esquisses, portées musicales et cinétogrammes ont tous leur spécificité. Ils s’imbriquent les uns dans les autres, s’articulent entre eux pour constituer une source d’information exceptionnelle. Celle-ci impose que l’on s’y plonge, que l’on navigue à l’intérieur de ses diverses composantes, qu’on y expérimente la danse pour que, petit à petit, ses différents éléments constitutifs nous offrent ce dont ils sont dépositaires, à savoir « une composition de danse qui nous relate la force d’un espoir partagé reposant sur une volonté commune d’accomplir quelque chose de meilleur » (pour reprendre les mots de Laban décrivant Der Titan dans son livre « Une vie pour la danse »).