Les Petits Riens de Jean Georges Noverre (1778)

Ballet-pantomime en 1 acte et 3 tableaux, Les Petits Riens sont créés le 11 juin 1778 [2] à l’Académie Royale de Musique sur une musique de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et une chorégraphie de Jean George Noverre (1727-1810).

Historique et contexte de la création

Danseur, chorégraphe, maître de ballet et théoricien, Noverre joue un rôle déterminant dans l’histoire du ballet moderne. A la suite de Louis de Cahusac, Noverre estime que le ballet doit s’affranchir de l’art lyrique pour devenir un art autonome. Il développe le ballet pantomime, forme qui « vise à émouvoir le spectateur par l’introduction d’une pantomime expressive » [3]. Il expose sa théorie sur « la danse en action » dans ses Lettres sur la danse et sur les ballets publiées simultanément à Lyon et à Stuttgart en 1760.

Les Lettres sur la Danse
Profondément influencé par la pensée des Lumières, l’ouvrage de Noverre compte parmi les textes majeurs de l’histoire de la danse. Noverre s’inspire notamment de son expérience du théâtre de foire où il fit ses débuts comme danseur en 1743 puis de celle de maitre de ballet à l’Opéra Comique (1754-1755). Son séjour à Londres auprès de l’acteur, dramaturge et directeur de théâtre David Garrick (1717-1779) sera également une étape décisive dans l’élaboration de sa réflexion. S’inscrivant dans le sillage de la pantomime antique, Noverre prône le retour à un jeu qui fait place à l’expression des sentiments et des passions. Il prône le rejet de l’usage des masques et des costumes portés traditionnellement par les danseurs de l’époque [4]. Les Lettres sur la Danse rencontrent un très vif succès. Elles sont rapidement traduites et rééditées de son vivant à Saint Petersbourg en 1803-1804 (Lettres sur la danse, sur les ballets et sur les arts) et à Paris et La Haye en 1807 (Lettres sur les arts imitateurs en général et sur la danse en particulier).
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Portraits de Noverre
© Médiathèque du Cnd - Fonds Gilberte Cournand
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Formé par Louis Dupré (1697-1774) à Paris, Noverre séjourne dans de nombreuses villes de France et d’Europe. Au cours de sa carrière, il crée quelques 150 ballets et divertissements d’opéra dont les thèmes puisent dans les registres de la mythologie, de la pastorale ou encore de la tragédie [5].
Noverre connaît ses plus grands succès à Stuttgart (1760-1766) et Vienne ( 1767-1774). C’est notamment dans cette dernière ville qu’il compose ses œuvres majeures : Psyché et l’Amour, Médée et Jason, Orphée et Eurydice, Adèle de Ponthieu, Agamemnon vengé, Apelles et Campaspe et les Horaces et les Curiaces.

En 1776, alors au sommet de sa gloire, Noverre est appelé à Paris par Marie-Antoinette, devenue reine de France deux ans auparavant. Il devient alors maître de ballet de l’Académie royale de musique, autrement dit l’Opéra de Paris.
Cette nomination intervient dans un contexte tendu : outre les difficultés financières de l’Opéra, Noverre est confronté à l’hostilité des danseurs en particulier celle de Maximilien Gardel et Jean Dauberval qui, tous deux, pouvaient prétendre au poste de maître de ballet. Pendant les cinq années passées à Paris, Noverre monte sept ballets-pantomimes qui sont, pour l’essentiel, des reprises [6].
C’est le cas des Petits Riens donnés pour la première fois le 11 juin 1778 à la suite de l’opéra de Niccolo Piccini Le Finte Gemelle. Pour cette oeuvre, Noverre a retravaillé la trame d’une de ses pièces créée à Vienne en 1768 sur une musique de Franz Aspelmayer (1728-1786) : Die Bagatellen (Les Bagatelles) qui prennent alors le nom des Petits Riens [7]. Fruit de son unique collaboration avec Mozart, Les Petits Riens est la seule pièce de ce compositeur complètement dévolue au ballet.
Le ballet Les Petits Riens, créé dans le style anacréontique, est une suite d’intrigues traitant des jeux et plaisanteries de Cupidon. Le caractère bucolique et libertin du ballet est alors très en vogue en cette fin du XVIIIe siècle. Suivant les principes du ballet pantomime, Les Petits Riens rassemble les grands danseurs de l’époque : Marie Allard, Melle Asselin, Marie-Madeleine Guimard, Jean Dauberval, Auguste Vestris.

Sources et argument du ballet

Nous ne disposons que de très peu de sources concernant cette pièce : le livret de Noverre a disparu ainsi que le manuscrit de Mozart. La musique a été oubliée pendant 100 ans. Ce n’est qu’en 1872 qu’une copie de la partition est redécouverte par Victor Wilder à la Bibliothèque de l’Opéra [8].

Seules subsistent quelques maquettes de costumes [9] et une maigre description de l’action scénique parue dans le journal de Paris du 12 juin 1778.

Cette dernière a été transcrite textuellement par Victor Wilder dans le journal le Ménestrel du 26 janvier 1873 [10] :

« On donna après cette pièce (après les Finte gemelle), la première représentation des Petits Riens, ballet-pantomime de la composition de M. Noverre... Il est composé de trois scènes épisodiques et presque détachées l’une de l’autre. La première est purement anacréontique : c’est l’Amour pris au filet et mis en cage ; la composition en est très-agréable. La demoiselle Guimard et le sieur Vestris le jeune y déployent toutes les grâces dont le sujet est susceptible. La seconde est le jeu de Colin Maillard ; le sieur d’Auberval, dont le talent est si agréable au public, y joue le rôle principal. La troisième est une espièglerie de l’Amour, qui présente à deux bergères une autre bergère déguisée en berger. La demoiselle Asselin fait le rôle du berger, et les demoiselles Guimard et Allard ceux des bergères. Les deux bergères deviennent amoureuses du berger supposé, qui, pour les détromper, finit par leur découvrir son sein. Cette scène est très-piquante par l’intelligence et les grâces de ces trois célèbres danseuses. Nous devons remarquer qu’au moment où la demoiselle Asselin désabuse les deux bergères, plusieurs voix crièrent bis. Les figures variées par lesquelles ce ballet est terminé furent très-applaudies. »

Réception du ballet

A ses débuts, l’opéra des Finte Gemelle, accompagné des Petits Riens, ne rencontre pas l’enthousiasme du public comme en témoigne cet épigramme satirique à l’attention d’Anne-Pierre-Jacques Devisme du Valgay (1745-1819), alors directeur de l’Académie royale de musique :

« Avec son opéra bouffon,
L’ami Devismes nous morfond.
Si c’est ainsi qu’il se propose
D’amuser les Parisiens,
Mieux vaudrait rester porte close
Que de donner si peu de chose
Accompagné de petits riens. » [11]

En effet, ce qui fait l’événement en ce 11 juin 1778, n’est pas le ballet de Noverre et Mozart mais bien la représentation, pour la première fois sur la scène de l’Académie royale, d’un opéra italien : Le Finte Gemelle, opéra bouffe de Piccinni.

Toutefois, malgré cet accueil mitigé, le ballet est, par la suite, un véritable triomphe. Mozart écrit dans une lettre adressée à son père le 9 juillet 1778 : « ce ballet a été donné quatre fois avec les plus grands applaudissements. » Le journal le Mercure de France de juin 1778 fait les éloges du ballet : « On a donné le 11 juin le ballet des Petits riens, de M. Noverre, dont on connaît le talent pour la composition de ces ballets-pantomimes, dans lesquels il met tant de grâce et d’esprit, et qui sont si supérieurement exécutés. Ce nouveau ballet a beaucoup réussi. » [12]
De son côté, le Baron Friedrich Melchior Grimm, célèbre chroniqueur de l’époque et protecteur de Mozart, note dans sa Correspondance littéraire, philosophique et critique du 15 juin 1778 : « La représentation des Finte Gemelle a été suivie d’un nouveau ballet-pantomime de la composition du sieur Noverre, Les Petits Riens. Ce sont des scènes épisodiques qui n’ont presque aucune liaison entre elles, mais qui présente une suite de tableaux que la muse d’Anacréon, que le pinceau des Boucher et des Watteau ne désavoueraient pas. ».

Malgré ce succès, le ballet n’est représenté que sept fois à l’Opéra. Selon le site www.chronopera.fr, Les Petits Riens sont donnés le 11 juin 1778, le 20 juin 1778, le 25 juin 1778 et le 02 juillet 1778 avec le Finte Gemelle. Le 05 juillet 1778 et le 07 juillet 1778, le ballet est donné avec la Serva Padrona de Pergolèse et l’Acte 4 (La Terre) des Eléments. Enfin, Les Petits Riens accompagnent Il Curioso Indiscreto le 13 août 1778. Parti pour Londres en 1781, Noverre reprend Les Petits Riens le 11 décembre au King’s Theatre de Haymarket. Il confie alors la musique à François-Hippolyte Barthélémon (1741-1808), compositeur attaché au King’s Theatre, qui a vraisemblablement retravaillé la partition de Mozart. Le ballet sombre alors dans l’oubli jusqu’à sa redécouverte au début du XXe siècle.