La réinvention d’un ballet

En 2006, à l’occasion des Grandes Journées Mozart (18 novembre-14 décembre), le Centre de Musique Baroque de Versailles propose à Marie-Geneviève Massé, qui dirige la compagnie de danse l’Eventail, de recréer Les Petits Riens, chorégraphie de Jean George Noverre sur une musique de Wolfgang Amadeus Mozart représentée pour la première fois le 11 juin 1778 à l’Académie Royale de Musique. Pour Marie-Geneviève Massé, ce projet s’inscrit dans la continuité de son travail autour du ballet Don Juan qu’elle avait remonté cinq ans plus tôt d’après le synopsis de Gasparo Angiolini, rival de Noverre.

Les Petits Riens, nouvelle version, sont créés le 18 novembre 2006 à l’Opéra Royal de Versailles en compagnie de Don Juan ou le Festin de Pierre avec l’orchestre Les Folies Françoises dirigé par Patrick Cohen Akenine.

Voici comment la chorégraphe présente son projet, regroupant les deux oeuvres, dans sa note d’intention datée du 18 juillet 2006 :

"Gageure, curiosité, goût du risque, esprit de découverte, chorégraphier ces ballets aujourd’hui relève un peu de tout cela.
 C’est aussi mettre en regard deux œuvres composées par de grands personnages de l’histoire de l’art : Mozart et Gluck, Noverre et Angiolini (les chorégraphes).
Si ces oeuvres s’opposent par leur caractère radicalement différent - l’une reste légère et libertine, l’autre devient sombre et tragique - , nous avons l’audace de les marier pour ces raisons mêmes : goût ô combien baroque, pour le contraste et la complémentarité. Elles représentent aussi deux étapes majeures de l’histoire de la danse. Vers 1750 le ballet cherche son autonomie. Tout d’abord avec les symphonies chorégraphiques de Rebel (les Elemens), puis à travers le ballet d’action et enfin le ballet pantomime, il devient désormais possible de raconter une histoire uniquement par le mouvement de la danse et du geste avec le seul concours de la musique. La voie fût ouverte vers le ballet romantique.
Les Petits Riens furent créés à l’Opéra à Paris le 11 juin 1778. La musique et les trois thèmes qui composent ce ballet respirent la légèreté et l’esprit libertin qui règnent en cette période pré révolutionnaire. Oublieux du climat préoccupant, Noverre et Mozart nous parlent d’amour avec humour et un rien de provocation libertine. Nous retiendrons donc ces caractéristiques sur lesquelles reposent ce divertissement dansé par les plus grands solistes de cette fin de siècle (Vestris le Jeune, la Guimard, d’Auberval, Melle Allard).
Don Juan est le premier ballet d’action ou ballet dramatique, il fût créé au Burgtheater de Vienne le 17 octobre 1761. Le chorégraphe Angiolini, maître de ballet à la cour de Vienne et rival de Noverre, en rédigea le synopsis en français. La chaconne finale est le bijou de cette partition de Gluck très descriptive et grâce à laquelle la musique devient un élément important du ballet et non un simple fond sonore d’accompagnement.
Très peu de documents sur les Petits Riens et aucune trace des chorégraphies ni de l’un ni de l’autre des ballets ne sont parvenus jusqu’à nous. Nous les re-créons ici pour vous les présenter avec humilité dans un esprit sinon d’authenticité du moins de respect. Respect du sens et de la dynamique, utilisation du vocabulaire chorégraphique du 18ème siècle basé sur une relation rythmique musique/danse propre à ce style.
Par goût de l’harmonie et pour faire revivre les extraordinaires moyens scéniques de l’Opéra Gabriel de Versailles, un décor est re-créé spécialement pour ces « Petits Riens ». Décors de toiles peintes, de châssis, utilisation des trappes et d’un vol … de l’Amour…"

Ainsi, soucieuse de restituer le peu d’informations connues du ballet original et d’offrir une pièce complète en s’appuyant sur sa connaissance du vocabulaire et de la grammaire de la danse de cette époque, Marie-Geneviève Massé imagine une version personnelle des Petits Riens, dans un décor complètement réinventé par le Centre de Musique Baroque de Versailles. A partir des informations succinctes fournies par les documents d’époque, la chorégraphe compose une partition très détaillée de sa pièce (voir les notes de chorégraphies présentées ci-contre) d’après son propre synopsis ainsi rédigé :

"Nous avons tenu à conserver les rares informations que nous avons sur les Petits Riens, c’est à dire les titres des scènes tels qu’ils ont été déterminés par leurs créateurs : l’Amour en cage, Colin-maillard, l’Espièglerie ou le Travesti. Que ce soit pour ces Petits Riens ou pour Don Juan, traité sur différents tons, l’éternel sujet de l’Amour reste central.
A partir de là nous articulons l’ensemble du spectacle autour d’allégories de l’Amour : l’Amour Fou, l’Amour Frileux, l’Amour Tragique, l’Amour Malade, le Grand Amour, l’Amour Vagabond, L’Amour Aveugle envahissent la salle de tous côtés.
Après avoir été capturés dans le temple de l’Amour, trois d’entre eux deviennent les maîtres d’œuvre des actes qui vont se dérouler devant nos yeux :
pour l’acte du Colin-maillard L’Amour Aveugle bande les yeux de ses victimes,
pour celui de l’Espièglerie, l’Amour Fou travestit des amoureux et les manipule comme des pantins,
et enfin l’Amour Tragique annonce l’histoire de Don Juan.

Acte 1 : l’Amour en cage

Au milieu d’une verdure, un petit temple de l’Amour dans lequel se tient Vénus.
Ses enfants turbulents la rejoignent et la saluent chacun à leur manière : l’Amour Fou, l’Amour Tragique, l’Amour Malade, l’Amour Vagabond, l’Amour Frileux, le Grand Amour. A l’arrivée d’une jeune fille et d’un homme de la ville, amoureux, ils se cachent. Ne supportant pas le bonheur des amoureux, L’Amour Tragique se découvre, provoque un drame dont le couple est sauvé par le Grand Amour. Voulant se protéger, le couple enferme dans le temple les Amours qui n’ont pas réussi à s’échapper.

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L’Amour Tragique chassé par le Grand Amour
© Mats Bächer (théâtre du château de Drottningholm, Suède, 2011)

Acte 2 : Colin-maillard

Sous les yeux du couple, entrent un aveugle, puis une petite troupe de bergers et gens de la ville. Trop tard, les uns et les autres se rendent compte qu’il s’agit d’un Amour Aveugle qui leur bande les yeux. S’apercevant finalement de la supercherie, ils le mettent lui aussi dans le petit temple avec ses frères, puis se sauvent laissant derrière eux deux personnes assommées par un colin-maillard agité !

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L’amour aveugle attrapé par le couple de citadins
© Mats Bächer (théâtre du château de Drottningholm, Suède, 2011)

Acte 3 : l’Espièglerie ou le Travesti
Profitant du calme relatif, l’amour Fou s’échappe du temple pour échanger les habits de l’homme et de la femme assommés.

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L’Amour Fou et l’Amour Tragique échangent les vêtements du couple
© Pierre Grobois (Opéra royal de Versailles, 2010)

Ainsi travestis ils deviennent les pantins de l’Amour Fou. Celui-ci va opérer sa magie sur deux autres femmes qui vont tomber amoureuses de la femme travestie en homme. Ravi de sa farce, l’Amour Fou la conclut en faisant danser le travesti : il révèle sa vraie nature en découvrant son sein.

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La femme travestie découvre son sein
© Pierre Grobois (Opéra royal de Versailles, 2010)

Bernées et honteuses, les femmes s’en vont tandis que, amusés, les hommes quittent aussi le plateau avec la femme dé-travestie…
Final :
Tous les Amours reviennent se réjouir autour de leur mère Vénus.

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Tous les Amours reviennent se réjouir autour de leur mère Vénus
© Pierre Grobois (Opéra royal de Versailles, 2010)

Dans le spectacle, les costumes sont signés par Olivier Bériot et les décors par Antoine Fontaine. Ce dernier s’est inspiré des esquisses de Pierre-Adrien Pâris (1745-1819), architecte et « Dessinateur de la Chambre et du Cabinet du Roi » au département des Menus Plaisirs, conçues pour les décors de la comédie L’Amant Sylphe (1783) et conservées à la Bibliothèque de Besançon. Comme l’explique le dossier de présentation du spectacle, ces esquisses ont été choisies car "elles convenaient parfaitement à l’esprit d’un décor de jardin à la française vieillissant. Ces décors rendaient ainsi en quelque sorte hommage aux jardins de Versailles qui n’étaient plus entretenus à l’avènement de Louis XVI. Ces esquisses ont été exécutées, interprétées comme une partition dans laquelle il a fallu retrouver les techniques et l’art de la scénographie du XVIIIe siècle."

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Galerie des costumes
© Olivier Bériot

La galerie présente, dans l’ordre, les costumes de :
Vénus
le citadin et la citadine
l’Amour tragique
le grand Amour
le berger et la bergère
l’Amour aveugle
l’Amour fou
la travestie

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Maquette des décors des Petits Riens
© Antoine Fontaine
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Maquette des décors des Petits Riens
© Antoine Fontaine
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Maquette des décors des Petits Riens
© Antoine Fontaine

Le ballet sera repris en novembre et décembre 2010, avec l’orchestre Les Siècles dirigé par François Xavier Roth à l’Opéra Royal de Versailles et à l’Opéra de Massy. Les Petits Riens de Marie-Geneviève Massé seront également représentés au théâtre du château de Drottningholm en Suède en août 2011, avec l’orchestre du théâtre de Drottningholm, sous la direction de Mark Tatlow.

En savoir plus :
Dossier de présentation du spectacle (PDF - 38 ko)