Vera Mantero (1966-....)

Faire lien vers fiche pdf médiathèque num (2009)

 La danse, un chantier de fouille

Une danseuse archéologue

Vera Mantero naît à Lisbonne en 1966. Dans un de ses dessins de petite fille, répondant à la question : « qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », Vera partage la feuille en deux. D’un côté elle dessine une danseuse, de l’autre une archéologue. Des années plus tard, rapportant ce souvenir d’enfance [1], elle constate que ce sont toujours les mêmes désirs qui l’animent. Une autre de ses grandes passions enfantines est de reproduire parfaitement des chansons, même si elles sont interprétées dans une langue totalement inconnue.
Après huit ans d’études en danse classique auprès d’Anna Mascolo, Vera intègre à 18 ans le Ballet Gulbenkian. Cette compagnie monte des chorégraphies néo-classiques, modernes et contemporaines. C’est au sein de celle-ci qu’elle sera en contact pour la première fois avec les techniques des danses contemporaines. Elle y danse avec de nombreux chorégraphes, entre autres : Christopher Bruce, Louis Falco, Jiri Kylian, Hans van Manen, Elisa Monte, Olga Roriz, Vasco Wellenkamp.
Par ces nombreuses rencontres, elle est en contact avec des univers chorégraphiques très variés. Sa curiosité enthousiaste et sa plasticité artistique sont comblées. C’est aussi dans le cadre du Ballet Gulbenkian qu’elle commence ses premières propositions personnelles. Mais Vera Mantero a envie d’élargir et parfaire encore ses connaissances en danse et de rencontrer d’autres disciplines artistiques. Ce qui l’anime profondément, c’est le désir d’apprendre à créer et à composer.

Ne pas changer de métier, mais changer son métier

Danseuse au Ballet Gulbenkian, Vera Mantero constate que, certaines fois, d’autres arts comme le cinéma, le théâtre, la musique ou la littérature répondent davantage à ses questions esthétiques et comblent plus intensément ses émotions artistiques. Elle désire donc enrichir ses connaissances, multiplier les approches, emprunter des techniques à d’autres arts, ramener d’autres disciplines vers la danse. Car, même si la danse ne lui suffit pas toujours pour exprimer tout ce qu’elle désire, Vera Mantero ne « veut pas changer de métier mais plutôt changer son métier » [2].
À 23 ans, en 1989, elle part pour une année à New York. À Movement Research, lieu emblématique de la recherche artistique new yorkaise, Vera suit des cours de composition et découvre les techniques de danse release [3]. En parallèle, elle fréquente le studio de Merce Cunningham et, en théâtre, pratique la méthode de Lee Strasberg [4]. Elle suit aussi les cours du professeur de chant Ron Panvini, qui est également thérapeute bioénergétique [5]. Vera constate combien cette pratique ouvre de « canaux » et de possibles dans le corps, réveille ses mains et son visage pour la danse. Cette expérience nourrira son travail postérieur, notamment le solo Perhaps she could dance first and think afterwards (« Peut-être elle pourrait danser et penser après ») (1991).

Écouter ce que le corps nous propose

Quand elle a 20 ans, le futurisme, le dadaïsme et surtout le surréalisme intéressent beaucoup Vera Mantero. « Dans une civilisation comme la nôtre qui privilégie tellement l’esprit sur le corps, le rationnel sur l’irrationnel, un peu de rééquilibrage est nécessaire, et tous les mouvements qui permettent ce rééquilibrage m’intéressent. [6] » Vera pense aussi qu’il est très important d’écouter ce que le corps et l’inconscient nous disent, savoir entendre les logiques qui les constituent. « Je suggère toujours dans mes ateliers de s’arrêter un peu pour écouter ce que le corps nous propose, quitte à abandonner un peu son petit projet de départ. L’écriture automatique est une excellente méthode pour donner des libertés, des idées et ouvrir l’imaginaire. C’est un exercice de permission, une improvisation de l’écriture », dit-elle [7]. Vera veut travailler, de concert, les opposés : conscient/ inconscient ; verbal/ non verbal ; rationnel/non rationnel.

 Chorégraphier

Chorégraphier seule

Une Rose de Muscles est le premier solo de Vera Mantero : elle va d’abord écrire un texte sur Nijinski pour ensuite le traduire en gestes et en mouvements. Elle veut parler mais avec des signes, des mots de danse sans aller vers le mime. Elle re-signifie le geste. Elle a 23 ans lorsqu’elle crée en 1989 cette première œuvre qu’elle va danser de nombreuses fois.

  • Voir une captation de A Rose of Muscles (1989) publiée par o rumo do fumo : "A Rose of Muscles" by Vera Mantero / 1989

Un an après son retour de New York, Vera Mantero est invitée à la biennale Europalia en Belgique. En 1991, c’est la culture du Portugal qui est à l’honneur. Vera va y concevoir Perhaps she could dance first and think afterwards (« Peut-être elle pourrait danser et penser après ») (1991). Ce solo est une improvisation où elle met en œuvre pour le corps ce qu’elle avait traversé par la voix à New York, une méditation dans laquelle le ressenti devient danse. Des ex-voto, en forme de pieds, brûlent, fondent et deviennent tas de cire informe à la fin du solo. Créé au moment de la mort de Miles Davis, la durée de cette danse est donnée par la reprise, trois fois entrecoupée de silence, du morceau de Thelonious Monk, Ruby my Dear. « Ce solo était triste quand je le dansais au début mais, plus je le danse, plus il devient gai » [8].

Deux ans plus tard, en 1993, la jeune danse portugaise, afin d’attirer l’attention sur l’inexistence d’aides financières, décide d’organiser Un marathon pour la danse. Vera Mantero va y concevoir une performance, Olympia. Nue, tirant son lit comme un boulet, Vera Mantero nous lit des extraits d’Asphyxiante culture de Jean Dubuffet. Elle s’allonge et nous offre une pose/citation de l’Olympia de Manet. C’est le point de vue du modèle cherchant une position dans laquelle elle ne souffrira pas trop ou ne s’ennuiera pas mortellement qu’elle nous livre. Finalement, le modèle se lève, défait ses cheveux, regarde le monde, s’amuse et finit par une danse de claquettes sur ses mules à la stabilité aussi précaire que la féminité qu’elle symbolise. Elle fera ainsi voler en éclats de rire la femme construite par le regard de l’homme et du peintre.

  • Voir sur numeridanse.tv, une captation de Olympia en 2016 au CND :
  • Voir aussi l’analyse que propose Bojana Bauer de Olympia dans la revue Repères-Cahier de danse en 2006

one mysterious Thing, said e.e.cummings* (« une mystérieuse Chose, a dit e.e.cummings* ») (1996), hommage à Joséphine Baker, répond à une commande. Joséphine Baker, femme, noire, artiste inoubliable, résistante durant la guerre et militante antiraciste inspire à Vera un être mi-chèvre (par les sabots), mi drag queen ou même queer (par l’outrance du maquillage et le percutant mélange des genres et des espèces). Une figure grotesque, troublante et attachante, qui – dans une infatigable et incessante recherche d’équilibre fragile – murmure une sombre litanie sur le monde.

Vera Mantero présente pendant de nombreuses années et aujourd’hui encore ces trois soli dans une même soirée. Pendant de nombreuses années, la danseuse alterne travail solitaire « où l’on peut expérimenter longtemps dans le studio sans que personne attende de savoir ce que l’on va faire » [9] et pièces de groupe « parce qu’un travail de groupe est plus riche, que les possibles sont multipliés par le nombre de personnes. Une pièce de groupe, c’est un travail en dialogue, une création en partage et une vie de tournée en échange. « Et puis je me disais après chaque solo, maintenant j’ai appris, je suis prête pour un travail de groupe » [10].

Le monstre et le poète qui sont en nous.

« De quoi sommes nous fait ? Pourquoi sommes-nous fait comme ça ? » [11] Le désir de comprendre ce qui constitue les êtres humains, ce qui les différencie ou non des autres animaux, accompagne depuis toujours le travail de Vera Mantero. Lorsqu’elle vit à Paris, en 1992, elle se rend régulièrement au Musée de l’Homme et lit le livre de Gilbert Lascault Le monstre dans l’art occidental. Les harmonies fugaces mais aussi les forces en conflit qui traversent l’humanité et ressurgissent dans les figures de monstres inspirent l’année suivante sa pièce de groupe Sob (« Sous »).
Monstres étranges et animaliers, monstres d’intégration et de civilisation sont-ils des créatures qui s’opposent ? En tout cas, ils sont tous constitutifs de l’être humain. Ces questions, qui peuvent être déchirements, vont alimenter plusieurs des projets artistiques de Vera Mantero. Durant la pièce Pour des tristesses blasées et profondes en 1994, les interprètes se métamorphosent en indiennes d’Amazonie tout en dansant sur la chanson de Janis Joplin : « Oh Lord won’t you buy me a Mercedes Benz ».
En 1997, La chute d’un ego, pièce pour 6 danseurs, tente de répondre à la question : « qu’est ce qui se passe quand on se permet tout, quand on s’ouvre, quand on tente de dépasser les inhibitions, les castrations et les répressions présentes dans notre culture ? » [12] Les danseurs commencent la pièce habillés en bons petits soldats des entreprises du capital, entre leurs pieds, d’autres petits soldats en plastique, rampent. Petit à petit, les danseurs se déchaînent et dansent rageusement dans une ambiance grotesque, poétique et sublime pour finalement laisser les spectateurs face à un dépotoir.
« Je suis très étonnée de nos capacités à être en même temps si sauvages et si raffinés, ce sont les mêmes êtres humains qui peuvent faire des choses superbes et des actes horribles. » [13]
La pièce Poésie et Sauvagerie de 1998 est partie de ce constat. Elle commence là où s’était arrêté La chute d’un ego. « Je voulais – explique Vera Mantero – que nous soyons tout de suite dans l’état dans lequel nous étions à la fin de La chute d’un ego. Dans un état qui n’est pas un état quotidien, qui est un état d’ouverture, de liberté, un état alternatif dès le début » [14].
Pour « continuer à faire des lectures créatrices du monde », l’artiste nous livre dans Un être ici plein, sa création de 2001, « un corps non plus en prise dans l’entre-deux de son identité face au monde, mais sa matière même : une plongée au cœur de l’intimité où les voix se font chuchotements, paroles poétiques et chants poignants. Où les corps s’insinuent lentement dans l’espace pour en investir sa charge émotionnelle et physique, pour y inscrire une mémoire concentrée dans l’instant éphémère de mouvements impulsifs » [15].

  • Voir une captation de Poetry and Savagery (1998) publiée par o rumo do fumo : "Poetry and Savagery" by Vera Mantero / 1998

Jusqu’à ce que Dieu soit détruit par l’extrême exercice de la beauté sont des vers du poète portugais Herberto Helder. Vera Mantero les choisit pour être le titre de sa création de 2006. Dans cette chorégraphie, elle continue de creuser son chantier de fouille et de sonder l’âme humaine : « Qu’est ce qui met en vie ? nous fait vibrer ? qu’est-ce qui entretient notre mouvement intérieur ? » [16] Dans cette pièce où la parole se fait glissement, décalage, ralentissement, et où les corps sont plus près d’une immobilité en mouvement que d’un mouvement immobile, elle tente « d’établir un continuum organique capable de réconcilier raison + sensualité + sentiments + volonté » [17].

Des créations, des collaborations, des commandes

Artiste prolixe, rompue à de nombreuses disciplines, Vera Mantero aime et se frotte à de nombreux autres champs artistiques. Elle collabore avec le théâtre, l’opéra, les arts plastiques, le théâtre de rue. Elle danse pour d’autres chorégraphes, chante, répond à des commandes, signe seule ou avec d’autres artistes. Elle chorégraphie pour la Batsheva Dance Company, pour le Ballet Gulbenkian, pour les élèves de l’école du Centre national de danse contemporaine d’Angers.
En 2004, elle représente le Portugal à la 26e Biennale de São Paulo avec le sculpteur Rui Chafes. Ils réalisent ensemble Eating your heart out. En 2006, Vera Mantero reçoit une commande pour le projet Nightshade [18] dont le sujet est le strip-tease. Elle propose à Delphine Clairet, performeuse burlesque dans la tradition subversive américaine et elle-même directrice de la compagnie kisses cause trouble, d’en être la strip-teaseuse. Elles vont ensemble déshabiller sous nos yeux le mythe de l’effeuillage. Car, non contente d’être hilarante et opulente, deux éléments prenant le contre-pied des présupposés érotiques actuels, Delphine Clairet prend la parole pour analyser et déconstruire les attentes et les pièges dans lesquels le spectateur/voyeur est prêt à s’engouffrer les yeux écarquillés et néanmoins embués.
Vera Mantero est aussi interprète et collabore avec d’autres chorégraphes et des metteurs en scène (Francisco Camacho, Catherine Diverrès, José Wallenstein, Paulo Castro, Robyn Orlin, Alain Buffard, Anne Collod entre autres). Performeuse hors pair, elle participe encore à des projets internationaux d’improvisation (entre 1996 et 1998, Crash Landing, une initiative des chorégraphes Meg Stuart, Christine de Smedt et David Hernandez, On the Edge, une proposition de Mark Tompkins, At the table, initié par Meg Stuart). Au Portugal, elle mène le projet d’improvisation nommé Aqui e Agora Neste Momento.
Enfin, fidèle, comme en danse, à un amour d’enfance, Vera Mantero se consacre de plus en plus, depuis l’année 2000, au travail de la voix. Le concert Vera Mantero et Pedro Pinto jouent Caetano Veloso tourne dans de nombreuses villes européennes. En 2003 elle se produit dans Vera Mantero chante les Américains avec Nuno Vieira de Almeida et y interprète des chansons de Cole Porter, George Gershwin, Kurt Weill… En 2005 elle chante à nouveau accompagnée par Nuno Vieira de Almeida dans le récital Is that all there is ? Then let’s keep dancing…. Et elle participe aussi à des projets de musique expérimentale/spoken word.

Cécile Proust (2009, révisé en 2021)

 Entretien filmé

  • Voir l’entretien filmé conduit par Cécile Proust le 14 novembre 2007 (73 mn)

Dans un entretien filmé le 14 novembre 2007 avec Cécile Proust (73 mn), la danseuse et chorégraphe portugaise Vera Mantero raconte ses goûts de petite fille et ses débuts en danse, sa formation, ses influences, les artistes et les auteurs ou réflexions qui ont nourri ses pièces entre 1987 et 2007.
Elle explicite ce qui la meut et la motive ("savoir et comprendre ce que l’on est, nous les gens, qu’est-ce qui nous constitue ?") mais aussi le rôle de l’écriture et de la parole dans son travail et ses créations, la place de l’improvisation ("un exercice de permission") ou encore l’alternance entre soli et pièces de groupe dans son œuvre chorégraphique.
Elle évoque particulièrement trois de ses performances emblématiques en solo : Perhaps she could dance first and think afterwards (1991), où elle questionne ce que peut la danse, la capacité ou incapacité à dire par le mouvement ;
Olympia (1993), en référence au tableau d’Edouard Manet ;
one mysterious Thing, said e.e.cummings* (1996), hommage distancié à Joséphine Baker.
Enfin elle présente le solo qu’elle a créé en 2007, juste avant cet entretien, avec la strip-teaseuse professionnelle Delphine Clairet, pour le spectacle Nightshade.



[1Cf. entretien filmé conduit par Cécile Proust (CND, 14 novembre 2007).

[2Ibid.

[3La technique « Release » se concentre sur la respiration, l’utilisation du squelette, privilégie le renforcement et la sollicitation des muscles profonds. Elle croise plusieurs méthodes et pratiques (Feldenkrais, Alexander, Barthenief, Yoga…) et cherche une prise de conscience de certains mécanismes corporels pour obtenir une mobilité physiologique optimale, c’est-à-dire avec un minimum de tensions.

[4Lee Strasberg : directeur artistique de l’Actors Studio, la très célèbre école d’art dramatique américaine.

[5L’analyse bio énergétique : psychothérapie développée par Alexander Lowen (élève de Wilhelm Reich) qui combine parole et expression émotionnelle par le corps.

[6Cf. entretien filmé conduit par Cécile Proust (CND, 14 novembre 2007).

[7Ibid.

[8Ibid.

[9Ibid.

[10Ibid.

[11Ibid.

[12Ibid.

[13Ibid.

[14Ibid.

[15Cf. Maïa Bouteiller, in Libération, février 2002.

[16Vera Mantero, entretien pour le dossier de presse du Festival d’automne, 35e éd., 2006.

[17Ibid.

[18Nightshade conçu par Dirk Pauwels est une commande de strip-tease à sept chorégraphes : Eric de Volder, Vera Mantero, Claudia Triozzi, Alain Platel, Caterina Sagna, Johanne Saunier, Wim Wandekeybus.