Carnets et notes d’Andy de Groat

Vingt-deux cahiers et des dizaines de pages libres où Andy de Groat nourrit, invente ou réinvente les chorégraphies de quatre pièces majeures : La Bayadère (1988-1992), Swan lac (reprise par les danseurs du Ballet de l’Opéra d’Avignon en 2007), La Folie d’Igitur (2009 à Avignon encore, et son adaptation au CND : « Autour de La Folie d’Igitur », en 2010), et enfin Pas de Parade (pour l’École nationale supérieure de danse de Marseille, en 2010). Un ensemble fascinant de documents et d’indices révélant l’imaginaire à l’œuvre, la fièvre de la composition et le travail d’un architecte de la scène. Un matériau inégalable pour plonger dans le mode de pensée et de création d’un chorégraphe majeur, et dévoiler un peu de l’alchimie de son art.

La danse, cela a souvent été souligné, se laisse peu fixer. Quand on parvient à garder trace, en images, de l’espace-temps de sa représentation, c’est surtout un peu de sa réalité spectaculaire que l’on restitue, moins sans doute sa réalité corporelle, mouvements, énergie, qualités de gestes. Et de l’intention du chorégraphe, de ses processus de création, cette trace visuelle du spectacle ne livre alors que le résultat esthétique, la forme composée.

Pour documenter la démarche, les tâtonnements, les réflexions successives qui sont à l’œuvre dans le travail de création chorégraphique, l’archiviste se tourne à l’occasion vers d’autres sources. Il recherche des documents parfois plus éloignés de l’ici et du maintenant de la représentation : des écrits, des lettres, des notes préparatoires, des témoignages des répétitions, des maquettes, etc., qu’il devra le mieux possible détailler et classer. Quelquefois ces matériaux sont d’un accès facile, organisés usuellement, définis, titrés, successifs, en un mot lisibles. D’autres fois, ils sont confus ou inclassables, difficiles à déchiffrer, cryptés ou relatifs à trop de choses, irréductibles à toute description. Comment, dès lors, en rendre compte ?

Les vingt-deux cahiers qu’a confiés à la médiathèque du CND le chorégraphe ANDY DE GROAT relèvent incontestablement de cette seconde famille d’archives. Saturés de mots, de croquis, d’annotations de toutes sortes, couvrant trois années de travail, d’invention, de présence dans le monde et d’écoute de ce qui se trame en soi, ils mélangent points de vue et registres, du domestique au philosophique, de l’intime à la gestion de projets d’envergure. 2008-2010 : ce fut pour Andy de Groat une intense période de chorégraphie, encore et toujours, notamment avec son vaste projet autour du texte Igitur de Stéphane Mallarmé, aussi sa reprise de Swan lac ou son travail à partir de Parade. Une période de remise en jeu des trouvailles d’hier et des intuitions de toujours, mais aussi d’ouverture à de nouveaux interprètes et d’imagination de propositions chaque fois aussi justes que possible en fonction des lieux auxquels elles étaient destinées, de leur temps d’apparition, du cadre de leur création.

Ces cahiers font apparaître une vie un peu nomade, un peu difficile, freinée par des soucis d’organisation et mille questions pratiques, et pourtant prolixe en tendresses, en colères, en rêveries. Ils font écho en maints endroits à d’autres feuilles couvertes de dessins, d’images, de collages, confiées aussi par Andy mais venues de plus loin dans le temps, qui composèrent la matière graphique et les sources d’inspiration, à la fin des années 80, d’une fameuse et nouvelle Bayadère.

De ces cahiers, croquis et notes, détachés de lui comme une archive enfin déposée pour servir de mémoire à d’autres, l’artiste à sa manière vient orienter la lecture. Dans un texte complémentaire, il nous fait découvrir la trame qu’on peut encore lire dans ces pages complexes, et nous explique comment elles furent (et sont encore, dans de nouveaux cahiers) le lieu de la composition et de la recherche, mais aussi d’une conscience et d’une histoire personnelles.

De ces cahiers, croquis et notes, l’archiviste – lui – ne peut guère qu’en dresser une liste un peu précise. Mais il peut aussi, pour les présenter en quelque sorte organiquement, tout en en risquant une interprétation poétique, convoquer un autre regard d’artiste. D’où notre invitation à la vidéaste DO BRUNET de créer à son tour à partir de sa lecture des carnets et feuilles éparses du chorégraphe. Et voilà comment sont nées, en guise d’évocation mais sans tenir lieu d’inventaire, trois nouvelles œuvres, films de création autour des écrits et dessins d’Andy de Groat.