Carnets et notes d’Andy de Groat

    Octobre 2012, par Laurent Sebillotte Carnets et notes d’Andy de Groat

    La Bayadère (1988-1992), Swan lac, Parade, Igitur (2007-2010)

    Vingt-deux cahiers et des dizaines de pages libres où Andy de Groat nourrit, invente ou réinvente les chorégraphies de quatre pièces majeures : La Bayadère (1988-1992), Swan lac (reprise par les danseurs du Ballet de l’Opéra d’Avignon en 2007), La Folie d’Igitur (2009 à Avignon encore, et son adaptation au CND : « Autour de La Folie d’Igitur », en 2010), et enfin Pas de Parade (pour l’École nationale supérieure de danse de Marseille, en 2010). Un ensemble fascinant de documents et d’indices révélant l’imaginaire à l’œuvre, la fièvre de la composition et le travail d’un architecte de la scène. Un matériau inégalable pour plonger dans le mode de pensée et de création d’un chorégraphe majeur, et dévoiler un peu de l’alchimie de son art.

    La danse, cela a souvent été souligné, se laisse peu fixer. Quand on parvient à garder trace, en images, de l’espace-temps de sa représentation, c’est surtout un peu de sa réalité spectaculaire que l’on restitue, moins sans doute sa réalité corporelle, mouvements, énergie, qualités de gestes. Et de l’intention du chorégraphe, de ses processus de création, cette trace visuelle du spectacle ne livre alors que le résultat esthétique, la forme composée.

    Pour documenter la démarche, les tâtonnements, les réflexions successives qui sont à l’œuvre dans le travail de création chorégraphique, l’archiviste se tourne à l’occasion vers d’autres sources. Il recherche des documents parfois plus éloignés de l’ici et du maintenant de la représentation : des écrits, des lettres, des notes préparatoires, des témoignages des répétitions, des maquettes, etc., qu’il devra le mieux possible détailler et classer. Quelquefois ces matériaux sont d’un accès facile, organisés usuellement, définis, titrés, successifs, en un mot lisibles. D’autres fois, ils sont confus ou inclassables, difficiles à déchiffrer, cryptés ou relatifs à trop de choses, irréductibles à toute description. Comment, dès lors, en rendre compte ?

    Les vingt-deux cahiers qu’a confiés à la médiathèque du CND le chorégraphe ANDY DE GROAT relèvent incontestablement de cette seconde famille d’archives. Saturés de mots, de croquis, d’annotations de toutes sortes, couvrant trois années de travail, d’invention, de présence dans le monde et d’écoute de ce qui se trame en soi, ils mélangent points de vue et registres, du domestique au philosophique, de l’intime à la gestion de projets d’envergure. 2008-2010 : ce fut pour Andy de Groat une intense période de chorégraphie, encore et toujours, notamment avec son vaste projet autour du texte Igitur de Stéphane Mallarmé, aussi sa reprise de Swan lac ou son travail à partir de Parade. Une période de remise en jeu des trouvailles d’hier et des intuitions de toujours, mais aussi d’ouverture à de nouveaux interprètes et d’imagination de propositions chaque fois aussi justes que possible en fonction des lieux auxquels elles étaient destinées, de leur temps d’apparition, du cadre de leur création.

    Ces cahiers font apparaître une vie un peu nomade, un peu difficile, freinée par des soucis d’organisation et mille questions pratiques, et pourtant prolixe en tendresses, en colères, en rêveries. Ils font écho en maints endroits à d’autres feuilles couvertes de dessins, d’images, de collages, confiées aussi par Andy mais venues de plus loin dans le temps, qui composèrent la matière graphique et les sources d’inspiration, à la fin des années 80, d’une fameuse et nouvelle Bayadère.

    De ces cahiers, croquis et notes, détachés de lui comme une archive enfin déposée pour servir de mémoire à d’autres, l’artiste à sa manière vient orienter la lecture. Dans un texte complémentaire, il nous fait découvrir la trame qu’on peut encore lire dans ces pages complexes, et nous explique comment elles furent (et sont encore, dans de nouveaux cahiers) le lieu de la composition et de la recherche, mais aussi d’une conscience et d’une histoire personnelles.

    De ces cahiers, croquis et notes, l’archiviste – lui – ne peut guère qu’en dresser une liste un peu précise. Mais il peut aussi, pour les présenter en quelque sorte organiquement, tout en en risquant une interprétation poétique, convoquer un autre regard d’artiste. D’où notre invitation à la vidéaste DO BRUNET de créer à son tour à partir de sa lecture des carnets et feuilles éparses du chorégraphe. Et voilà comment sont nées, en guise d’évocation mais sans tenir lieu d’inventaire, trois nouvelles œuvres, films de création autour des écrits et dessins d’Andy de Groat.

    Septembre 2012, par Andy de Groat Mes carnets

    Moteurs principaux.
    Avec l’âge, ma mémoire n’est pas toujours au rendez-vous. Ces carnets sont juste des traces du flux de tous les jours.
    Des états du cerveau avant, pendant et après les répétitions. Chatouiller mon cerveau. Je n’ai pas peur de la page blanche. Je trouve ça plutôt excitant.
    Pour moi, Gertrude a tout dit quand elle expliquait le problème éternel du décalage entre le temps dans une création et le temps de tous les jours.


    Avant mon accident, j’ai beaucoup dessiné. Comme je respire.


    Carnets, donc. Des tonnes. De toutes sortes. Avec des idées chorégraphiques, de costumes, de « décoration », des articles des journaux, des remarques, des lettres à des amis, des blagues. Le cerveau est un muscle. Je travaille divers éléments encore et encore. Et encore. Même si je crois savoir ce qui se passe. Et je trouve parfois des choses que je n’avais pas considérées. Contempler un espace théâtral particulier, une architecture ou un groupe de personnes me donne des idées. Je dessine ce que j’appelle des « partitions », diverses manières de transformer une composition en graphisme pour mieux l’entendre, et je comprends sa structure, ses sons, ses temps, ses intervalles, son atmosphère. Alors je les intègre dans des propos chorégraphiques. Je cherche des clefs, des signes, des éléments essentiels, des priorités, des durées, même si, en travaillant, certains de ces éléments diminuent ou disparaissent. Je cherche des supports structurels, à établir, au moins, pour commencer, une colonne vertébrale. Des poutres porteuses. Ces « sous-vêtements » ne sont pas toujours destinés à être vus. Il y a là quelques-uns donc de mes tics de composition. Mais tout est lamentation, prières et lettres d’amour.


    En ce qui concerne mes pièces, je préfère de loin qu’elles « parlent » pour elles-mêmes.


    Des juxtapositions, des contradictions. Des parenthèses pertinentes qui, à première vue ne semblent pas toujours marcher ou coller. La rencontre d’un mythe avec une histoire personnelle, par exemple, ou vice-versa. Des morceaux d’un puzzle. Des réflexions de l’esprit. Un style vieux jeu d’activité cérébrale, je veux dire : avant l’invention de l’ordinateur. Faisant exprès de surcharger un propos, testant ses limites, appréciant non seulement ce qu’on voit ou ressent, mais aussi ce que ça génère et donne malgré soi.


    Par moments, l’impression... bingo !... d’avoir « gagné ».


    J’essaye de développer TOUTES mes considérations EN MÊME TEMPS et, au moins pour commencer, de traiter tous les éléments de manière EGALE. Un danseur ou un comédien en particulier, comment et où quelqu’un bouge dans l’espace, une architecture donnée, l’« obligation » d’une musique, ou un scénario entrant dans le jeu de la composition. Je dépends en partie de ma muse, mais le truc, c’est qu’elle ne vient pas quand je l’appelle. Elle vient quand ça lui chante. Puis elle disparaît soudainement sans prévenir, sans même prendre le temps de dire : au revoir. J’espère être prêt, et j’accepte d’essayer de rattraper ce qu’on n’attrape pas. Des portraits super imposés, comme des photos doublement exposées ou comme une peinture de Francis Bacon, des face à face avec une belle musique, des situations et émotions réelles, créées, imaginées. Des abstractions musicales. Ça a l’air de quoi ? Comment le sent-on ? D’où cela vient-il ? Composer. Contempler des images. Trouver les « bonnes », pas forcément ce qui est « logique ». Partir sur une restriction imposée, pour laquelle la solution sera une surprise. En cherchant vérité et justice. On a parfois l’illusion qu’on les a trouvées. C’est sérieux, ou juste une blague ? Et s’ils nous interdisent le premier degré, OK ?


    Allons ! La langue dans la joue, les deux en même temps.