Interprètes et répertoire au tournant des années 1990

« Ouvriers de la danse », « interprètes-inventeurs » ou porteurs de répertoire : quel rôle pour les danseurs au sein de la création chorégraphique française ? A ce moment-clé du tournant des années 1990, le débat s’engage publiquement.

Emergence de compagnies de répertoire

Transmission d’interprètes à interprètes : exemple de la reprise du Saut de l’ange au Ballet atlantique de La Rochelle en 1994

En 1994, Les Carnets Bagouet sont accueillis à La Rochelle au sein du tout nouveau ballet de répertoire, le Ballet Atlantique-Régine Chopinot (voir aussi la partie consacrée au BARC) pour le remontage du Saut de l’ange, première pièce intégralement transmise à d’autres danseurs que ceux des Carnets Bagouet. La pièce est créée les 5 et 6 octobre 1994 à la Coursive à La Rochelle.

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Affiche de la création à la Rochelle (octobre 1994)

La place laissée vide par la disparition d’un auteur pose, de fait, la question du rôle des interprètes dans la transmission et la survivance d’un répertoire. Comment poursuivre “l’écriture chorégraphique” d’un artiste sans, pour reprendre les mots de Régine Chopinot dans le programme du spectacle de la Coursive [1], “ne rien prétendre inventer à sa place”, simplement en se laissant guider, en se laissant porter par cette écriture ? Comment activer ces ressorts en faisant le choix du collectif ? Quelle identité cela induit-il pour les Carnets Bagouet en tant que compagnie d’interprètes ?

L’écoute des échanges entre les danseurs du BARC, ayant participé à la reprise du Saut de l’ange, et les danseurs des Carnets Bagouet, lors d’une table ronde tenue à Créteil le 17 décembre 1994, peut nous apporter quelques éclairages sur cette question complexe.

Animée par Isabelle Ginot, cette rencontre a lieu après les deux représentations à la Rochelle (5-6 octobre 1994) et la première des deux représentations de Créteil (16-17 décembre 1994). Les danseurs des deux compagnies dressent le bilan de la transmission du Saut de l’ange.

La transmission comme une « passation de danseurs à danseurs »

Les danseurs des Carnets Bagouet insistent d’abord sur le fait, qu’avec les danseurs du BARC, ils ont eu affaire à de véritables interprètes (Catherine Legrand). Ils ont vécu cette transmission comme une “passation de danseurs à danseurs”, ce qui fait apparaitre à leurs yeux, de manière à la fois troublante et étonnante, “la force de la danse” (Michèle Rust) :

Il se dégage, ici, très clairement une affinité entre Le BARC et les Carnets Bagouet. Les danseurs se sentent très proches à la fois dans l’esprit - Michèle Prélonge déclare : “on est une bande de gens comme vous étiez” ; Catherine Legrand voit le BARC comme ”une vraie compagnie, une association de personnalités” - mais aussi dans la forme de la compagnie au travers d’une structure permanente centrée autour d’un artiste. Cette concordance entre les deux compagnies joue un rôle déterminant qui facilite la transmission. Comme le dit Isabelle Ginot en s’adressant aux danseurs du BARC : ”quand vous reprenez cette pièce là, vous qui, en effet, faites “le même métier” que les danseurs de Dominique, ça devient une part de votre histoire à vous, de votre aventure qui n’est pas celle de la commémoration de Dominique Bagouet mais qui est l’aventure du Ballet Atlantique".

La confiance d’interprète à interprète

Se pose, aussi, la question des différences entre un spectacle monté avec des danseurs et un spectacle monté avec des chorégraphes (Michèle Rust). Emerge alors, en filigrane, le sujet de la confiance entre interprètes et créateur mais surtout, pour le cas présent, entre les interprètes eux-mêmes :

Cette problématique de la confiance semble avoir profondément nourris les danseurs du BARC qui se sont sentis véritablement accompagnés, comme le souligne Rebecca Adam : “au lieu d’avoir un chorégraphe qui nous donnait quelque chose, on en avait dix !”.

La solitude du travail de l’interprète

Toutefois, cet élan porteur n’empêche pas un certain sentiment de solitude face à la création comme le souligne Michèle Prélonge qui, de son côté, a eu l’impression que Catherine Legrand et Bernard Glandier “se retenaient, pour ne pas en dire trop” afin, sans doute, de rester fidèle à Dominique Bagouet qui lui-même "n’en disait pas long" lors des répétitions :


L’épanouissement du "schéma interprétation"

Néanmoins, les interprètes de cette reprise du Saut de l’ange ne sont pas en situation de création, comme le souligne Michèle Rust. Il s’agit bien d’un remontage où le doute artistique n’est plus de mise. Ce qui est en jeu c’est bien la question de l’interprétation qui peut alors prendre toute son ampleur :


La transmission au plus proche de l’état de création

Comment alors envisager la transmission du côté des transmetteurs c’est à dire des danseurs des Carnets Bagouet ? Pour répondre aux interrogations de Michèle Prélonge, Catherine Legrand explique qu’elle a cherché à être fidèle à la rigueur de travail qu’elle avait elle-même vécu, au moment de la création, avec Dominique Bagouet :


Les danseurs des Carnets Bagouet, ont opéré un véritable tournant dans les pratiques de transmission à l’oeuvre jusqu’alors en danse contemporaine jusqu’ à devenir, comme le décrit Isabelle Launay, des “auteurs de leur interprétation” [2]. Cette prise de position des interprètes qui s’autorisent la prise en charge du "devenir des oeuvres" dans un esprit de "responsabilité individuelle et collective" [3] est caractéristique d’un mouvement plus large d’affirmation du rôle de l’interprète face au créateur au début des années 1990.

Ressources

- Ecouter le bilan interne entre les transmetteurs des Carnets Bagouet – Anne Abeille, Catherine Legrand, Michèle Rust – et les danseurs du Ballet Atlantique-Régine Chopinot-BARC, interprètes de la reprise de la pièce, avec la participation d’Alain Neddam et d’Isabelle Ginot.
Créteil, Maison des arts, 17 décembre 1994

- Visionner les captations des répétitions du "Saut de l’Ange" par Michel Jaget : transmission par C. Legrand et B. Glandier dans les studios de l’ENMD (La Rochelle), juillet 1994 - Fonds Régine Chopinot - Médiathèque du CND.

- Lire le tapuscrit de la critique de Danse Lise Brunel : "L’ange Atlantique". [Les Saisons de la danse]. [février 1995]

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Tapuscrit de la critique de danse Lise Brunel : "L’ange Atlantique". [Les Saisons de la danse]. [février 1995]

- Consulter la captation du Saut de l’ange. (5 octobre 1994) La Coursive (La Rochelle) sur le site de FANA Danse & Arts vivants.



[2Isabelle Launay : Poétiques et politiques des répertoires : Les danses d’après, I, Pantin. Centre national de la danse. 2017. P.361

[3Isabelle Launay : Poétiques et politiques des répertoires : Les danses d’après, I, Pantin. Centre national de la danse. 2017. P.419